Le TIC report, publié chaque mois par le Trésor américain, est l’un des rapports macros les plus regardés à Wall Street et les moins connus en France. Il détaille qui, à l’étranger, détient de la dette américaine, à quelle hauteur, et comment ces holdings ont évolué mois par mois. Pour un desk macro ou taux, c’est un indicateur de premier ordre.

Le TIC est publié avec un retard de deux à trois mois. Le dernier chiffre complet disponible au 3 juillet 2026 couvre avril 2026. Résumé, puis interprétation.

Ce que dit le dernier TIC report

Total des holdings étrangers de Treasury securities : 9,49 trilliards de dollars. Record historique. Les investisseurs étrangers ont ajouté 587 milliards de dollars de Treasuries sur les douze derniers mois, dont 198 milliards en février 2026.

Ventilation top 3 (déc 2025, la ventilation par pays est publiée avec un mois supplémentaire de retard) :

  1. Japon : 1,20 trilliard de dollars (12,8 % des holdings étrangers)
  2. Royaume-Uni : 0,90 trilliard (9,3 %)
  3. Chine (continentale) : 0,70 trilliard (7,4 %)

Les holdings étrangers représentent environ 23,9 % de la dette publique fédérale totale (~9,35 trilliards / ~39 trilliards de dette outstanding).

Ce que ces chiffres cachent (et qu’il faut savoir)

Trois nuances importantes.

La chute chinoise n’est pas ce qu’on croit. Les holdings chinois de Treasuries ont culminé à 1,32 trilliard en 2013. Au dernier count (déc 2025), on est à 0,70 trilliard. Baisse de 47 % en douze ans. Le narratif populaire dit “la Chine se désengage du dollar”. C’est vrai partiellement. Mais une partie de la baisse chinoise s’explique par un transfert vers des juridictions plus opaques. Le Belgium (qui a vu ses holdings exploser sur la même période, souvent identifié comme un proxy pour Euroclear qui abrite des flux chinois désirant rester discrets) fait partie de ces destinations, avec le Luxembourg et les Caïmans qui ont aussi absorbé une partie de ces flux. Vue nette, le désengagement chinois est probablement plus proche de 30 % que de 47 %.

Le UK n’achète pas pour son compte. Le Royaume-Uni est officiellement le deuxième détenteur avec 900 milliards. En réalité, la City de Londres est une place financière qui abrite des fonds internationaux (hedge funds, family offices, gestionnaires souverains) qui achètent via des véhicules basés au UK. Le vrai bénéficiaire économique n’est pas britannique. C’est un mix de flux mondial passant par Londres. Idem pour Luxembourg (688 milliards) et Caïmans (455 milliards). Ces trois juridictions ensemble représentent près de 20 % du total étranger, sans que cela reflète leur poids économique réel.

Le Japon est le vrai adossement. Le Japon avec 1,2 trilliard n’est pas un accident. Le Japon a un excédent structurel de capitaux à placer (excédent commercial + épargne), et le carry trade en yen depuis les taux zéro rend les Treasuries plus attractifs pour un investisseur japonais que les JGB. La BoJ elle-même détient environ un tiers de la dette japonaise, ce qui laisse les investisseurs privés japonais chercher du rendement à l’extérieur. Depuis 2019, le Japon est le premier détenteur étranger de Treasuries. Il n’a pas cédé cette position et n’est pas près de la céder.

Pourquoi le TIC report compte pour les taux longs

Le prix d’une obligation dépend de la balance offre-demande. L’offre de Treasuries est massive et croissante (déficit fédéral autour de 6 % du PIB en 2026). La demande domestique (banques, fonds de pension, particuliers via money market funds) absorbe une partie. La Fed n’achète plus (elle a même vendu jusqu’à décembre 2025 via son quantitative tightening). Les étrangers doivent absorber la différence pour maintenir les taux à des niveaux acceptables.

Une décélération des achats étrangers, ou pire une vente nette, se traduit mécaniquement par une hausse des taux longs. C’est pour cette raison que le TIC est scruté à chaque publication.

Pour le moment, les flux restent positifs. +587 milliards sur 12 mois. Ce n’est pas une décélération. Mais deux points d’attention.

Premièrement, l’augmentation des holdings étrangers reflète en partie une hausse de valorisation (les Treasuries ont rallié partiellement sur 2025-2026), pas seulement de nouveaux achats. Si on décompose flux vs valorisation, les vrais achats nets sont plus proches de 350-400 milliards sur 12 mois, soit un tiers de l’émission nette annuelle du Trésor. Le reste doit être absorbé domestiquement, ce qui met une pression indirecte sur d’autres classes d’actifs (equities via crowding out, credit).

Deuxièmement, les acheteurs marginaux ne sont plus les mêmes. Les banques centrales asiatiques (Japon, Chine, Taïwan, Corée) ont réduit leurs achats officiels. Le relais est venu des hedge funds via des trades type “cash-futures basis”, qui utilisent des leverages massifs. Ces flux sont procycliques et peuvent inverser vite en cas de stress liquidité (rappel : mars 2020, il a fallu 1,5 trilliard d’intervention Fed pour stabiliser les Treasuries).

Ce qu’on regarde d’ici la fin d’année

Trois signaux à suivre sur les prochains TIC reports.

Le rythme des achats japonais. Si la BoJ hausse ses taux (probable en 2026), le carry trade en yen devient moins attractif, et une partie des flux japonais pourrait rentrer au pays. Ça enlève un des piliers historiques de la demande sur Treasuries.

Les holdings des juridictions offshore (Caïmans, Luxembourg, UK). Une accélération soudaine signale des flux hedge fund massifs qui peuvent inverser rapidement.

Les ventes chinoises officielles. Un mois avec -30 milliards ou plus, particulièrement s’il coïncide avec des tensions géopolitiques (Taïwan, tarifs), déclenche typiquement un mouvement fort sur les taux longs.

Le TIC ne prédit pas les mouvements de taux de la semaine prochaine. Mais sur un horizon trimestriel, il fait partie des trois ou quatre indicateurs qui expliquent le plus la dynamique du 10 ans US. Ne pas le regarder, c’est se priver d’un signal structurel.

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Données au 3 juillet 2026. Sources : U.S. Department of the Treasury, TIC data (dernier update avril 2026, publié le 15 juin 2026), Congressional Research Service, RS22331.