Le 2 juillet 2026, l’écart entre le 10 ans et le 2 ans américain s’établit à +35 points de base. La 3 mois vs 10 ans est à +67 points de base. Les deux versions de la courbe sont donc redevenues positives (source : FRED, séries T10Y2Y et T10Y3M).
Le narratif dominant en France, sur BFM, dans les newsletters gratuites, et dans la moitié des posts LinkedIn de la place, tient en une phrase. La courbe est repositive, donc la récession américaine est écartée. C’est plus que discutable. Ça pourrait même être le contraire.
L’inversion, tout le monde en parle. Le “un-inversion”, personne.
Rappel simple. Une courbe des taux inversée, c’est quand les taux courts (par exemple le 2 ans) dépassent les taux longs (le 10 ans). Économiquement, ça n’a pas de sens dans une expansion. Ça arrive quand la banque centrale a monté ses taux courts très fort pour freiner l’inflation, pendant que les investisseurs anticipent que ces taux devront redescendre dans quelques années.
L’inversion est le signal préféré des économistes parce qu’elle a précédé chacune des sept dernières récessions américaines. Ce que le web FR oublie systématiquement de préciser, c’est le timing.
L’inversion précède la récession de 12 à 24 mois en moyenne. Elle ne coïncide pas avec elle. Et le point d’entrée réel, celui qui marque le début du compte à rebours, ce n’est pas l’inversion. C’est le moment où la courbe se dés-inverse. C’est-à-dire quand la 2s10s repasse au-dessus de zéro.
Regardez les quatre dernières récessions US.
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- La 2s10s s’inverse en 1988. Elle repasse positive fin 1989. Récession officielle : juillet 1990.
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- Inversion mi-2000. Dés-inversion début 2001. Récession officielle : mars 2001.
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- Inversion en 2006. Dés-inversion mi-2007. Récession officielle : décembre 2007.
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- Inversion brève août 2019. Dés-inversion sept 2019. Récession officielle : février 2020.
Le pattern est net. Le steepening (le retour vers une courbe normale) est le vrai signal d’entrée en zone de risque, pas l’inversion elle-même. Ce que la moitié des commentateurs présente comme un “ouf, c’est bon”, est en réalité le début de la fenêtre historiquement critique.
Où on en est concrètement au 2 juillet 2026
L’inversion précédente, celle qui a démarré en juillet 2022, s’est terminée fin 2024. Elle a duré environ 784 jours. C’est la plus longue inversion continue de la 2s10s depuis 1978-1979. Un record moderne.
Depuis fin 2024, on est en phase de dés-inversion progressive. La 2s10s est passée de zéro à environ +50 bps début 2026, puis a oscillé entre +25 et +50 bps ces derniers mois. Le chiffre du 2 juillet, +35 bps, s’inscrit dans cette bande.
Pour donner un ordre de grandeur, une courbe des taux dans une expansion “saine” affiche typiquement une 2s10s entre +100 et +150 bps. On est encore très loin. Le steepening n’est pas terminé, et son rythme dépendra directement de deux choses : la trajectoire de la Fed sur les taux courts, et l’anticipation des marchés sur la croissance et l’inflation à 10 ans.
Ce que la Fed a dit en juin 2026
La réunion FOMC du 17 juin est passée sous les radars du grand public. Elle mérite qu’on s’y arrête.
Décision de taux : maintien du Fed funds dans la fourchette 3,50 % à 3,75 %. Vote unanime, 12 pour, 0 contre.
Ce qui compte davantage, c’est la mise à jour des projections économiques (le Summary of Economic Projections). Le point médian du dot plot pour fin 2026 est passé de 3,4 % en mars à 3,8 % en juin. Traduction : le comité anticipe désormais au moins une hausse d’ici décembre. Neuf membres sur les dix-huit voient au moins une hausse, huit tablent sur un maintien, un seul voit une baisse.
Les projections d’inflation ont également été révisées à la hausse. Le CPI headline projeté pour fin 2026 passe de 2,7 % à 3,6 %. Le core, qui exclut l’énergie et l’alimentation, monte de 2,7 % à 3,3 %. Ce sont des révisions massives à trois mois d’intervalle.
Détail supplémentaire, le nouveau président de la Fed est Kevin Warsh. Il a présidé sa première conférence de presse le 17 juin. Il a choisi de ne pas soumettre son propre point sur le dot plot, tout en encourageant ses collègues à le faire. C’est une signature managériale qu’il faut garder à l’esprit pour les prochaines réunions.
Ce que ces éléments impliquent, mis bout à bout
On additionne. Courbe qui se re-positive dans la fenêtre historique de risque. Fed qui indique un biais hawkish, avec un dot plot relevé et des anticipations d’inflation en forte hausse. Pas d’indication d’un pivot dovish à court terme, ni de retour anticipé du “Fed put”.
Ça ne signifie pas qu’une récession est mécaniquement à 12 mois. Il ne faut jamais tomber dans le déterminisme des indicateurs. Mais on est très clairement sortis de la zone où on pouvait dire “l’inversion s’est résolue, tout va bien”.
Ce qu’un desk macro regarde à ce stade, c’est trois choses. Le rythme du steepening (bear steepener ou bull steepener, la nuance change tout). L’écart entre le 3m10s et le 2s10s, car un désaccord entre les deux versions envoie un signal différent d’une convergence. Et la position réelle des acteurs sur la partie courte de la courbe (via les données CFTC ou l’analyse des positions primary dealers).
Ce qu’on regardera d’ici la fin de l’année
Trois jalons à surveiller.
Le prochain SEP en septembre, qui dira si la Fed maintient son biais hawkish ou si elle recule. Le prochain print CPI, particulièrement le super core (core services hors logement) qui a rebondi ces derniers mois. Et la position technique de la 2s10s, avec un point de vigilance si elle repasse sous +20 bps sans mouvement Fed correspondant. Ce serait un signal atypique qui mériterait d’être creusé.
Un dernier mot. La courbe des taux est un des meilleurs indicateurs macros disponibles, mais ce n’est pas un signal binaire. Ce qui compte, c’est la dynamique et le croisement avec le reste : inflation, emploi, position Fed. Prise isolément, la 2s10s n’apporte rien. Prise en contexte, elle raconte une histoire cohérente. Aujourd’hui, cette histoire n’invite pas à la sérénité.
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Données au 2 juillet 2026. Sources : FRED (T10Y2Y, T10Y3M), Federal Reserve Board (Summary of Economic Projections, 17 juin 2026), NBER Business Cycle Dating Committee.