Quand un commentateur français dit “les États-Unis sont en récession, deux trimestres de PIB négatif”, il utilise la définition manuelle de wikipedia, pas celle du NBER. Le NBER (National Bureau of Economic Research), à travers son Business Cycle Dating Committee, est l’autorité qui date officiellement les récessions américaines depuis 1978. Sa méthodologie n’est pas mystérieuse. Elle est publique. Elle est très différente de la règle “deux trimestres négatifs”.

Ce qu’utilise vraiment le NBER

Le Business Cycle Dating Committee est composé d’économistes indépendants. Il se réunit à intervalles irréguliers, généralement plusieurs mois après le fait, pour identifier officiellement le pic et le creux d’un cycle. Sa méthode s’appuie sur six séries mensuelles d’activité économique réelle. Le PIB, publié trimestriellement, n’en fait pas partie directement (il est utilisé en complément mais avec un poids limité).

Les six séries sont les suivantes.

  1. Real personal income less transfers (revenu personnel réel hors transferts).
  2. Nonfarm payroll employment (emploi salarié hors agriculture, données BLS).
  3. Employment as measured by the household survey (emploi mesuré par l’enquête ménages, données BLS).
  4. Real personal consumption expenditures (dépenses de consommation personnelle réelles).
  5. Real manufacturing and trade sales adjusted for price changes (ventes manufacturières et commerciales réelles).
  6. Industrial production (production industrielle, données Fed).

Sur ces six, le Committee accorde en pratique le plus de poids à deux : le revenu personnel réel hors transferts et l’emploi salarié non-agricole. Ces deux séries pèsent le plus dans la décision de datation.

Ce que dit chaque indicateur au 3 juillet 2026

Passage en revue.

Nonfarm payroll employment. Au dernier print (données juin 2026), il est à un all-time high. L’économie américaine continue de créer des emplois nets, même si le rythme a ralenti vs 2022-2023. Ce n’est pas un signal de récession.

Employment household survey. Ce dernier montre une divergence intéressante. Contrairement au payroll survey (qui interroge les entreprises), le household survey (qui interroge les ménages) montre une tendance décroissante depuis fin 2025. Le trend est baissier, même si le mois-à-mois est bruité. Le Committee prend en compte cette divergence : quand payroll et household divergent, ils privilégient historiquement payroll pour la datation, mais surveillent le second comme signal avancé.

Real personal income less transfers. C’est là que ça devient intéressant. Cette série semble avoir peaké en septembre 2025. Si ce contour se confirme (les révisions BLS/BEA peuvent modifier le peak à un ou deux mois près), c’est un signal majeur. Le NBER accorde beaucoup de poids à cette série précisément parce qu’elle reflète la capacité économique des ménages à consommer sans compter sur les transferts publics (chèques, aides, allocations).

Real PCE (consumption). Elle continue de progresser, mais à un rythme ralenti. Pas encore en contraction.

Real manufacturing and trade sales. Elle a plafonné mais n’est pas en baisse marquée.

Industrial production. Elle est actuellement à 1,40 % de son all-time high de septembre 2018 (données mai 2026). C’est un chiffre à ne pas surinterpréter : la production industrielle américaine a une trajectoire structurellement plate depuis 15 ans (désindustrialisation). Mais elle reste utilisée comme signal parce que sa dynamique de court terme reflète bien les cycles.

La lecture composite

Six indicateurs. Deux au plus haut (payrolls, industrial production sur trend). Trois plats ou en ralentissement (PCE, manufacturing sales, household employment). Un potentiellement peaké (personal income ex-transfers). Ce n’est pas la configuration d’une récession en cours. Mais ce n’est pas non plus la configuration d’une expansion vigoureuse.

Le Committee ne datera pas de récession tant que plusieurs de ces séries ne montrent pas de contraction claire et durable. Historiquement, il faut au moins trois des six en baisse simultanée sur trois mois pour qu’ils commencent à considérer un pic.

Les autres signaux qu’un desk regarde en parallèle

Le NBER ne publie pas de “récession en cours”. Un desk qui veut anticiper la datation utilise plusieurs indicateurs avancés en complément.

Le taux de chômage vs sa moyenne mobile 3 mois (rule of Sahm). Si le taux de chômage moyen sur 3 mois est de 0,5 point ou plus au-dessus de son minimum sur 12 mois, historiquement, la récession est déjà en cours. Au 3 juillet 2026, la Sahm rule n’est pas déclenchée. Elle a été proche fin 2024 puis a reflué.

La yield curve (2s10s). Récemment repositive après une inversion historique. Comme rappelé dans un précédent article, la dés-inversion est le vrai signal de risque, pas l’inversion elle-même.

Les demandes hebdomadaires d’allocations chômage (initial jobless claims). Un rebond durable au-dessus de 275-300k signale un tournant sur le marché du travail. Actuellement autour de 230k, encore bas historiquement mais en légère hausse.

Le composite LEI du Conference Board. En territoire négatif depuis fin 2022, il a reculé pendant plus de 20 mois consécutifs. Il a ensuite montré une stabilisation, sans revenir en positif. Sa signification prédictive s’est dégradée en 2023-2024, mais il reste dans la trousse à outils.

Ce qu’un desk regarde d’ici la fin d’année

Trois indicateurs prioritaires.

Le real personal income less transfers. Si le peak de septembre 2025 est confirmé par les révisions et que la série reste en baisse trois mois consécutifs, c’est un signal fort. Ce qui compte, ce n’est pas la lecture ponctuelle. C’est la persistance.

L’écart entre nonfarm payrolls et household employment. Si le gap s’élargit (payrolls positifs, household négatif), on est dans une configuration de fin de cycle où les entreprises maintiennent l’emploi mais les ménages voient leurs revenus baisser. C’est un pattern historiquement précédant les récessions.

La révision des payrolls historiques (benchmark revision annuelle du BLS). Publiée typiquement en février de l’année suivante. Ces révisions peuvent changer massivement le tableau. Sur les cycles récents (2007, 2019, 2023), elles ont abaissé les payrolls historiques de plusieurs centaines de milliers d’emplois.

Le NBER n’annoncera pas la prochaine récession en temps réel. Il la datera avec 6 à 18 mois de retard. Pour un desk, l’objectif n’est pas d’attendre l’annonce. C’est de suivre les mêmes séries que le Committee et de tirer ses propres conclusions au fur et à mesure. Aujourd’hui, ces séries envoient un signal de fin de cycle, pas de récession en cours. La différence est essentielle.

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Données au 3 juillet 2026. Sources : NBER Business Cycle Dating Committee, Bureau of Labor Statistics (Employment Situation, juin 2026), Bureau of Economic Analysis, Federal Reserve Board (G.17 Industrial Production).