Question simple. Sur une journée type de trading, l’action AAPL affiche environ 40 à 60 millions de titres échangés. Combien de ce volume voit-on passer dans les carnets d’ordres publics (NYSE, Nasdaq, Cboe) ? Réponse : environ la moitié. L’autre moitié passe par des canaux moins visibles. Voici comment.

Le paysage des exécutions US en 2026

Un volume d’exécution sur une action américaine liquide se décompose grossièrement en trois catégories.

Les venues publiques dites “lit” : NYSE, Nasdaq, Cboe BZX, Cboe EDGX, IEX, MEMX, MIAX Pearl. Les ordres y sont affichés dans le carnet public. Chaque exécution est reportée en temps réel dans le tape consolidé (consolidated tape). Ces venues représentent, en 2026, environ 50 à 55 % du volume total sur les grandes capitalisations. En 2015, elles représentaient 70 %.

Les dark pools : ATS (Alternative Trading Systems) opérés par des institutions (Goldman Sachs Sigma X, Barclays LX, Morgan Stanley MS Pool, Credit Suisse Crossfinder, UBS ATS, Citigroup Match, JPMorgan JPM-X, Instinet CBX, etc.). Les ordres n’y sont jamais affichés. L’exécution est confidentielle. Le volume est reporté avec un délai dans le tape via le “TRF” (Trade Reporting Facility). Représente environ 15 % du volume total.

L’internalisation : quand un ordre retail entre chez un market maker retail (Citadel Securities, Virtu, Susquehanna, Jane Street, principalement), il n’est pas envoyé sur une venue publique. Il est exécuté en interne, en contrepartie du market maker qui offre un prix légèrement meilleur que le NBBO (National Best Bid Offer). C’est le fameux “PFOF” (Payment For Order Flow) qui rémunère les brokers retail. Représente environ 30 % du volume sur les actions US.

Total non-lit : environ 45 %. En 2013, c’était 25 %. La tendance est structurelle et continue.

Les ordres qui ne sont jamais dans un carnet public

Trois types d’ordres visibles dans les schémas d’exécution mais absents des carnets Level 2.

L’iceberg order est un ordre limit à taille cachée. Le trader saisit un ordre de 10 000 lots avec une “displayed quantity” de 100 lots. Le système affiche 100 lots au carnet. Quand ces 100 lots sont exécutés, le système révèle les 100 suivants, et ainsi de suite. Le trader consomme 10 000 lots sans jamais avoir montré plus de 100 à la fois.

L’iceberg est utilisé pour exécuter de la taille sans révéler l’intention. Les market makers qui voient un iceberg répétitif (des tranches de 100 lots qui apparaissent immédiatement après chaque exécution) reconnaissent le pattern et ajustent leur cotation. Un iceberg parfaitement caché reste rare : la répétition trahit sa nature. Les traders professionnels utilisent des icebergs randomisés (tailles variables, timing variables) pour brouiller le pattern.

Le fully hidden order n’a aucune partie affichée. Il est dormant dans le système de matching de la venue. Il n’est révélé qu’au moment où il est frappé par un ordre agressif. Sur les venues américaines (NYSE, Nasdaq, IEX), les hidden orders sont autorisés sous condition d’être exécutés au prix midpoint du NBBO ou mieux. Ils sont utilisés par des flows institutionnels souhaitant capturer du liquidity provision sans se faire “shopper” avant.

Certaines venues (Nasdaq, IEX) permettent des variantes : “peg orders” (l’ordre suit dynamiquement le midpoint), “discretion orders” (l’ordre peut absorber jusqu’à un prix limite dérivé du NBBO). Ces variantes ajoutent des couches d’invisibilité supplémentaires.

L’exécution en dark pool. Dans un dark pool, il n’y a pas de carnet. Il y a un moteur de matching qui apparie les ordres entrants selon des règles propriétaires (généralement au midpoint du NBBO, ou à un prix négocié entre les deux parties). Aucun ordre n’est affiché. Aucun prix indicatif n’est diffusé. Les exécutions ne sont visibles que post-trade, avec un délai qui varie de quelques millisecondes à plusieurs minutes selon la venue et la nature du trade.

Pourquoi les dark pools existent

Deux justifications économiques principales.

Réduire l’impact prix de gros ordres. Un ordre de 500 000 titres AAPL affiché en une seule fois sur NYSE ferait bouger le prix de manière significative. Le vendeur perdrait une partie du prix moyen à l’exécution parce que le marché “réagirait” à l’ordre visible. En exécutant en dark pool, l’ordre reste confidentiel et le prix moyen se rapproche du prix théorique de départ.

Éviter le front-running algorithmique. Sur les venues lit, des algorithmes hyper-rapides détectent les grosses tailles qui commencent à s’exécuter et parient sur leur continuation. Un ordre visible en Level 2 est immédiatement identifié par les market makers HFT, qui ajustent leur cotation contre l’ordre. En dark pool, ces algorithmes n’ont pas de signal préalable à exploiter.

Ces deux motivations expliquent que 90 % des flows institutionnels passent par une combinaison dark pool + algorithme d’exécution (VWAP, TWAP, Implementation Shortfall). Le résultat, pour le retail qui regarde le carnet public, est que la “vraie” activité est invisible.

Ce que l’internalisation change pour le retail

L’internalisation via PFOF a un effet paradoxal. Pour un retail, elle apporte une amélioration marginale de prix par rapport au NBBO (typiquement 0,1 à 0,5 cent par action). C’est l’argument marketing des brokers “commission-free”. Mais elle prive le carnet public d’un volume important, ce qui affecte la découverte de prix pour tout le marché.

Point important : les market makers retail (Citadel Securities, Virtu, etc.) ont accès à un flow d’informations sur les intentions retail que personne d’autre n’a. Cette asymétrie a fait l’objet d’enquêtes SEC (rappel : l’affaire GameStop en 2021 et le rapport SEC de 2022 sur la structure d’exécution des ordres retail).

Depuis 2024, la SEC a mis en place plusieurs règles pour réduire cette asymétrie (règle “Order Competition Rule” prévue mais retardée, règle “Best Execution” renforcée). L’écosystème est en transition. Les marges des internalisers se compressent, les brokers commencent à envoyer une partie plus grande de leur flow vers des venues publiques ou vers des “auction mechanisms”.

Ce qu’il faut retenir

Sur une action US liquide, environ la moitié du volume est visible dans le carnet public. Le reste passe en dark pool, en iceberg, en hidden, ou en interne chez un market maker retail. Cette proportion s’est aggravée depuis 15 ans.

Trois implications directes.

Le carnet Level 2 ne dit pas la vérité complète. Il en dit une partie, souvent la plus superficielle.

Le retail qui prend ses décisions uniquement à partir du carnet visible construit sa vision sur un tiers du signal disponible. Les deux tiers manquants sont là où se prennent les vraies décisions.

Comprendre ce que représente chaque type d’exécution, et savoir lire le tape post-trade pour identifier ce qui vient d’où, fait partie du kit de survie de tout trader qui veut fonctionner sérieusement sur les actions US. Ce n’est pas optionnel. C’est fondamental.

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